La rue vue par la rue


Quand des SDF twittent leur quotidien

lundi 21 octobre 2013

Manu @115toimeme


"L’année dernière, Caramoko, une connaissance de rue, est morte de froid dans mes bras"


"Bonjour,

Je m’appelle Manu, j’ai 33 ans. Je suis arrivé en France dans la panique en avril 2011, suite au renversement du Président Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Là-bas, j’avais fait 2 ans d’école de gendarmerie avant de décider de retourner à la vie civile. Des anciens de ma promotion qui étaient rentrés dans la rébellion m’ont reconnu, arrêté et torturé - j’en porte encore les nombreuses marques - pensant que j’étais encore à la gendarmerie.

Ils ont fini par me relâcher. J’ai eu plus de chance que ma compagne et ma fille de 3 ans qui eux ont été tuées. Il faut savoir qu’à l’époque la rébellion n’était pas coordonnée et que le seul moyen d’impressionner était de tuer. J’avais tout perdu. Et un peu par esprit de vengeance je me suis réengagé dans les forces loyalistes.

A la chute du régime, alors qu’on conduisait des gradés à la frontière ghanéenne, ils nous ont dit que nous devions quitter nous aussi le pays et émigrer séance tenante. Et nous ont remis des passeports avec une nouvelle identité.

Je suis arrivé à Milan, mais au-delà du problème de la langue, j’ai trouvé le pays très raciste. Alors j’ai essayé la Belgique avant d’arriver à Paris. Sans rien. Sans connaître personne.

Mes premières nuits dehors ont été difficiles. Je n’arrivais pas à dormir. Je me sentais mal, le sentiment d’avoir perdu ma dignité. Tu te dis que tu as touché le fond. Tu as peur de fermer l’œil, peur qu’on te vole. J’étais en stress, désorienté, ne sachant quoi faire.

Peu a peu, j’ai trouvé mes marques, des personnes m’ont orienté vers des solutions d’hébergement temporaires, les endroits où l’on pouvait avoir des repas gratuits, où l’on pouvait prendre des douches.

La première fois que je me suis retrouvé au 115, j’étais content d’être au chaud mais je me suis senti humilié tellement cet endroit était dégueulasse.  Avec des odeurs de pisse, des toilettes qui ne fonctionnent pas, les queues pour manger, le manque d’intimité et l’odeur que je vous laisse imaginer dans une salle où 400 SDF retirent leurs chaussures pour dormir.

Malgré tout mon moral est haut car je suis de nature optimiste. Je me suis habitué à certaines choses et j’essaie de vivre malgré les conditions. Je me refuse à faire la manche, je trouve ça humiliant. Alors je travaille où je peux à droite et à gauche.

J’aimerai avoir l’autorisation de travailler en France, faire des formations, apprendre un métier, comme tout le monde quoi. Je suis prêt à faire n’importe quel petit boulot pour gagner ma vie. J’ai un bac +2 en Côte d’Ivoire, mais du fait que je sois arrivé en Europe avec une autre identité je ne peux m’en prévaloir. C’est pourquoi je veux récupérer mes vrais papiers et commencer de nouvelles démarches.

Je n’ai pas de regret ou de colère. Je suis seulement très triste pour tout ce qui est arrivé à mon pays. Il y a des personnes, dans les 2 camps, qui ont perdu plus que moi. Nous nous sommes déchirés alors que nous sommes tous frères.  Je n’envisage pas de retourner en Côte d’Ivoire pour le moment.

Je reste en contact avec mes parents, mais ils ne sont pas au courant de tout. Ils sont âgés et plus en bonne santé. Il y a certaines choses que je garde pour moi, comme la réalité du quotidien.

L’univers de la rue est très dur. Il n’y a pas de cadeau, rien n’y est gratuit. Vous êtes exposé à tout : aux agressions, aux vols ; on essaie parfois de nous prendre le peu qu’on a. Et si c’est dur pour un homme c’est encore pire pour les femmes. J’ai parfois eu peur pour ma vie, comme le jour où  j’ai subi une agression au couteau, ils étaient 3. Mais la chose la plus difficile qu’il m’ait été donné de vivre a été une agression dans les locaux d’une association alors que je prenais ma douche. Il avait une arme à feu et un couteau… J’ai porté plainte mais c’est resté sans suite. Je sais qu’un jour on se recroisera et là je sais que je vais réagir « durement ».

L’année dernière, Caramoko, une connaissance de rue, est morte de froid dans mes bras. Le 12 novembre 2012 à 9h00. Ça m’a vraiment fait mal au cœur de le voir mourir comme un chien, là devant tout le monde. Le spectacle de sa mort, en pleine rue, était comme une attraction. Ils nous voient comme si nous étions les échecs de la société.

Je suis bénévole chez les Sœurs de la Charité pour distribuer des repas aux SDF. Parce que je trouve important de se rendre utile, d’avoir un regard sur les plus démunis et d’aider les personnes qui se trouvent comme moi à la rue.

J’ai confiance en l’avenir. Si je suis ici c’est quelque part par la volonté de Dieu. S’il donne à manger aux oiseaux du ciel, il ne pourra pas m’abandonner, moi qui suis à son image."

Manu 

1 commentaires:

Andrew Blash a dit…

Pouvez-vous, votre équipement que vous utilisez pour survivre? Par exemple, un (SOL) couverture ou de cuisson des poêles - ce?

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